6
— Savais-tu qu’Ouserhet était inspecteur des comptes ?
Bak se laissa tomber sur le seul siège inoccupé de l’atelier, un petit banc fait pour s’asseoir à califourchon.
— Oui, lieutenant.
Sur le sol, près de sa jambe, Meri-amon posa le long encensoir délicat, en forme de bras prolongé par une main ouverte, qu’il avait inspecté. Poli à la perfection, l’or luisait telle la chair de Rê.
— Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ?
Meri-amon s’empourpra, puis lança un coup d’œil furtif vers la demi-douzaine d’hommes installés le long de l’auvent qui ombrageait la cour sur deux côtés. Entourés d’ustensiles rituels que l’on utiliserait ce jour-là et les huit autres de la fête, ils nettoyaient et astiquaient le bronze, l’or et les incrustations précieuses. Dans un autre coin du bâtiment, d’invisibles artisans martelaient du métal. Le jeune prêtre était assis en tailleur sur une natte de jonc, entouré d’objets à vérifier. Maints étaient des exemples remarquables de l’art du forgeron.
— Je crois que j’étais trop surpris d’entendre qu’il était chargé de la redistribution des offrandes. Je n’avais aucune idée qu’il était tenu en si haute estime.
— Ne t’a-t-on pas dit qu’il avait le grand prêtre pour supérieur direct ?
— Je savais qu’il était envoyé par Hapouseneb, mais j’ai cru qu’il s’agissait d’un contrôle de routine.
N’était-ce que cela ? Ptahmès non plus n’avait pas pu le confirmer. L’assistant supposait au début qu’il ne s’agissait de rien d’autre, mais quand Bak l’avait rejoint à la Maison de Vie moins d’une heure plus tôt, avant que le long bras de Kheprê n’atteigne le domaine sacré, il avait remarqué : « Hapouseneb est plein d’astuce ; il a pu suspecter une transgression dans les entrepôts et envoyer Ouserhet là-bas sans même lui parler de ses soupçons. »
Par malheur, Ouserhet avait répété cette erreur avec son scribe Tati ; il s’était gardé de le mettre sur la voie, le laissant chercher les yeux bandés par l’ignorance.
Tracassé par cette idée, Bak demanda à Meri-amon :
— As-tu eu souvent l’occasion de lui parler ?
— Deux ou trois fois, répondit le prêtre en haussant les épaules. Nous nous disions bonjour, guère plus.
— Quelle impression avais-tu de lui ?
Un autre haussement d’épaules, et l’expression fermée d’un homme peu désireux de se compromettre.
Réprimant un soupir, Bak essuya son front en sueur.
— Tu en pensais sans nul doute quelque chose.
Le prêtre examina son pied, fuyant le regard du policier.
— Le domaine sacré est tel un village, lieutenant. Les gens parlent, et on ne peut s’empêcher d’écouter. D’écouter et d’être influencé.
Bak avait la sensation de tirer sur une flèche enfoncée au cœur d’une cible en bois. Le jeune homme ne dirait rien sans qu’on le lui arrache.
— D’après ce que tu as écouté, Meri-amon, qu’as-tu conclu à son sujet ?
— Les gens le trouvaient tatillon. Ils disaient qu’il cherchait les erreurs de détail comme un guêpier cherche une ruche, et qu’il s’attardait sur la moindre vétille jusqu’à ce qu’on ait pu la rectifier.
— L’as-tu constaté, les quelques fois où tu lui as parlé ?
Les yeux du prêtre se posèrent sur Bak, puis se détournèrent. Le rouge lui monta aux joues.
— Je préférais avoir aussi peu affaire avec lui que possible.
Bak jura tout bas. Meri-amon n’avait rien dans le ventre. Il s’était arrangé pour convaincre une personne influente qu’il était assez sérieux pour veiller à l’aspect pratique des divers rituels. Une besogne astreignante, qu’il exécutait sans doute bien, sans quoi il n’aurait plus été là.
Bak ramassa une jarre à libation à la forme effilée. Faite d’or pur et tout étincelante, elle surpassait en beauté le reste des objets étalés autour du prêtre.
— C’est ce que l’on gardait dans l’entrepôt où le meurtre a eu lieu ?
Meri-amon fixait la jarre comme s’il craignait que l’officier la lâche, gâchant sa perfection.
— Oui, derrière la salle des archives.
— Donc, si l’édifice avait brûlé, cette jarre et les autres objets du culte auraient disparu dans les flammes, sauf ceux utilisés durant la procession.
Heureux que cela ait pu être évité, Bak la remit en place. Une telle perte aurait été une abomination.
— Tout ce qui restait à l’intérieur aurait été détruit, en effet, mais ceux-ci étaient en sûreté. Selon la tradition, j’étais allé dans l’entrepôt la veille pour prendre tout ce dont les prêtres auront besoin au long de la fête. Les ustensiles sacrés seront souvent utilisés jusqu’à ce qu’Amon regagne le sanctuaire nord. Ils sont nettoyés après chaque usage.
Bak regarda les hommes travaillant sous le toit de feuilles de palmier, et les objets précieux posés autour d’eux. Qu’ils fussent en or, dans le métal plus rare qu’était l’argent, en bronze, en faïence ou en verre, chacun était une œuvre d’art. Pourtant, d’après Ouser, ils possédaient une valeur insignifiante comparés à ceux conservés au Trésor.
— Où les ranges-tu, quand ils ne sont pas dans l’entrepôt ?
— Ici, dans ce bâtiment. C’est plus sûr que de les emmener et de les rapporter. N’aie crainte, lieutenant, dit Meri-amon en souriant. On s’en occupe bien.
Un petit ouvrier rondouillard, qui était installé sous l’auvent, lança un juron et se leva brusquement en essayant d’écraser un moustique. Ses compagnons éclatèrent de rire – jusqu’à ce que le minuscule assaillant se mette à voler autour de leurs oreilles. Quelques hommes le chassèrent de la main, les autres se couvrirent la tête de leurs bras. Pour finir, le plus âgé se frappa la nuque et gloussa de satisfaction. Riant d’eux-mêmes, les hommes reprirent leur tâche.
Bak se leva, prêt à partir. Comme s’il y repensait soudain, il s’exclama :
— Ah, oui ! Je voulais te poser une question. Le jour où Amon s’est rendu à Ipet-resyt, je t’ai vu marcher sur l’allée processionnelle en compagnie d’un homme aux cheveux roux. J’ai voulu vous rejoindre, mais je vous ai perdus dans la foule. J’ai connu jadis quelqu’un qui lui ressemble, mais je ne me rappelle pas son nom. Je me demande si c’est ton ami.
Les traits de Meri-amon marquèrent une crispation si légère qu’elle faillit passer inaperçue ; il prit le temps de réfléchir. Son regard affronta celui de Bak et il répondit avec la candeur de l’honnêteté :
— J’ai peut-être parlé avec quelqu’un qui correspond à ta description, mais je n’en ai pas souvenir.
Bak quitta l’atelier, convaincu que Meri-amon mentait. Pourquoi tant de mystère, pour une question anodine ? Mais l’était-elle vraiment ? Quel message le fragment de poterie renfermait-il ? Avait-il eu un rapport quelconque avec la mort d’Ouserhet ?
Il songea aux merveilleux objets qu’il venait de voir. Ouser ne les jugeait peut-être pas dignes d’être volés, mais à ses yeux – et sans doute aussi pour Meri-amon –, ils possédaient plus de prix que tout ce qu’il pouvait espérer gagner en l’espace d’une vie. Même fondus et transformés afin d’être écoulés sur la terre de Kemet leur valeur serait impressionnante.
Un autre fait révélateur confortait Bak dans ses soupçons : Meri-amon avait été le premier arrivé sur le lieu du crime. Il avait donné l’alarme assez tôt pour sauver les précieux objets entreposés, mais pas les papyrus. S’il volait il savait mieux que quiconque quels documents risquaient de l’incriminer.
— Je n’ai appris la mort d’Ouserhet qu’hier matin.
Nebamon, le contrôleur de la rangée d’entrepôts où le meurtre s’était produit dardait un regard réprobateur sur le scribe vieillissant qui attendait près de lui.
— Avant que j’aie pu venir à Ipet-isout pour comprendre cette affaire, l’un des scribes en chef d’Ipet-resyt est tombé malade et j’ai été contraint de le remplacer. La journée y est passée.
Bak brisa le scellé et ouvrit la porte de la petite salle.
— Reste près de l’entrée. Je ne crois pas avoir tiré toutes les informations possibles de cet endroit.
Le contrôleur acquiesça et franchit le seuil. Son scribe lui emboîta le pas en l’éclairant à l’aide d’une torche. Bak resta dehors, mais les surveilla pour s’assurer qu’ils ne dérangeaient rien.
Dans la lumière tremblotante, Nebamon examinait la scène. D’aucuns – trop peu observateurs – se seraient amusés de son apparence. Petit et grassouillet il avait une demi-couronne de cheveux blancs bouclés et des sourcils broussailleux.
— Il faudra nettoyer le sol, repeindre les murs et le plafond pour couvrir la suie, mais les dégâts paraissent minimes.
— Les gardes ont vite réagi. Ils craignaient que la toiture s’enflamme et que le feu se propage aux autres entrepôts.
— Je veillerai à ce qu’ils soient récompensés pour leur présence d’esprit. Ils ont évité une catastrophe. Il y avait si peu de monde à proximité pour lutter contre un incendie qu’il aurait pu gagner tout le domaine sacré, dit le contrôleur en frissonnant.
Bak se remémora la multitude de l’autre côté du mur d’enceinte, alors que passait la procession. Il était sûr que tous seraient accourus pour prêter main-forte.
— Tu connaissais la mission d’Ouserhet ?
— Ouser nous l’avait exposée.
Le contrôleur sortit du bâtiment, et son scribe le suivit.
— Observais-tu de près ce qu’il faisait ?
— Suffisamment.
Nebamon s’approcha d’une échelle appuyée contre la façade et entreprit de gravir les barreaux.
— D’après ce que j’ai vu à l’intérieur, je doute que le toit ait subi des dommages, néanmoins je dois m’en assurer. Veux-tu venir avec moi, lieutenant ?
Bak monta à sa suite, le scribe resta derrière. Des pigeons s’envolèrent en voyant surgir les deux hommes. Les voûtes de la longue rangée d’entrepôts formaient une série de demi-cylindres accolés. La surface de plâtre blanc était constellée de déjections d’oiseaux ; la poussière et le sable apportés par le vent remplissaient les intervalles.
— Tu as suivi sa progression d’un entrepôt à l’autre ? interrogea Bak.
— Tant qu’il examinait ce groupe-ci, dont je suis chargé.
Nebamon s’agenouilla juste au-dessus de l’endroit où le feu avait été le plus virulent. Il dégaina la dague qu’il conservait à sa ceinture et entreprit de creuser dans le plâtre et la brique crue.
— Il en a terminé avec nous voici environ une semaine, apparemment satisfait, et il est passé à un autre secteur. J’ai été surpris d’entendre qu’il était revenu. Que faisait-il là, lieutenant ? Le sais-tu ?
— J’espérais que tu pourrais me l’apprendre.
Le contrôleur parut sidéré.
— Veux-tu dire qu’il n’en avait parlé à personne ?
— Pour autant que je sache, non.
— S’entourer de trop de mystère ne paie jamais. Jamais, répéta-t-il en secouant la tête.
Nebamon creusa plus profond. Il examinait le trou, cherchant si le feu s’était insinué dans la paille mélangée à la boue au moment de la fabrication des briques.
— Tu sais, bien sûr, que ces entrepôts regorgent de splendeurs. Outre les objets du culte, ils renferment des statues votives, des amulettes ciselées dans du métal précieux et incrustées de gemmes, des huiles aromatiques et de l’encens venus de pays lointains pour orner le dieu, la châsse et la barque sacrée.
— Meri-amon n’a mentionné que les ustensiles du rituel. Connaît-il l’existence du reste ?
— Il le devrait, puisqu’il vient ici chaque jour.
S’agenouillant auprès du contrôleur, Bak ramassa un débris du toit et l’effrita entre ses doigts. La paille était sèche et cassante, mais ne présentait aucune trace de combustion. La boue était marron, et non rouge comme une brique cuite.
— Aurait-il l’opportunité de voler ?
— Meri-amon ? Qu’est-ce qui t’a donné cette idée ? interrogea Nebamon en plissant les yeux.
— Je pose une question, c’est tout.
— Je suppose qu’il pourrait voler un ou deux objets, mais y aurait-il intérêt ? Il occupe une position que peu d’hommes atteignent à son âge. Il faudrait devenir fou pour risquer de perdre autant.
Le contrôleur s’approcha de l’intervalle entre les voûtes et s’agenouilla à nouveau.
— S’il manquait quelque chose, je ne doute pas qu’Ouserhet l’aurait découvert. Ses assistants et lui étaient très rigoureux. Je les ai observés : ils comptaient chaque objet.
— Tu le respectais, je vois.
— Oui, quoiqu’il ait pu être agaçant, parfois, répondit Nebamon, qui époussetait le sable recouvrant la cavité.
Il releva la tête et ajouta avec un sourire fugitif :
— Comme tous les inspecteurs. Mais il avait une besogne à accomplir et il la faisait bien. Lent prudent et méthodique, aussi soucieux de ne pas accuser à tort que de négliger une offense envers Amon. Qui pouvait l’en blâmer ? Pas moi.
— Il n’était pas très aimé.
— Certains lui en voulaient de se mêler de tout je suppose. Car c’est bien ce qu’il faisait ! Mais nous sommes des hommes d’expérience. Ce n’était ni notre première inspection ni la dernière.
Bak appréciait l’attitude du contrôleur, qui acceptait chaque chose avec sagesse et pondération.
— Que peux-tu me dire de Meri-amon ?
— On a de la suite dans les idées, hein ? dit Nebamon avec un large sourire. Il semble être un jeune homme assez aimable.
— Je cherche des informations plus précises, répondit Bak. Par exemple, d’où vient-il ?
— De quelque part au nord. Gebtou ? Abdou ? Ipou[18] ? De ce côté-là.
« C’est loin, songea Bak. À plusieurs jours de voyage au meilleur des cas. Pas facile de resserrer ce champ d’investigation sans interroger Meri-amon lui-même. »
— Sa tâche requiert du sérieux et de l’honnêteté. Pour accéder à un tel poste, il doit être issu d’une famille riche, jouissant d’un statut social élevé. À moins qu’un notable se soit pris d’amitié pour lui ?
Nebamon tira un carré de lin de sous sa ceinture et essuya son front baigné de transpiration.
— J’ai entendu dire qu’un gouverneur de province avait parlé en sa faveur, mais qui était cet éminent personnage ? Je ne m’en souviens pas. Je ne sais, d’ailleurs, si l’on m’avait précisé son nom.
Bak se promit d’enquêter sur le passé de Meri-amon.
— Il y a deux jours, après la procession, je t’ai vu regarder une troupe d’acrobates hittites. Près de toi, il y avait un homme aux cheveux roux.
Il détestait l’idée de mentir à un être aussi estimable et industrieux, néanmoins le stratagème avait fait ses preuves avec Meri-amon, alors, pourquoi ne pas y recourir à nouveau ?
— Il y a des années, j’ai connu quelqu’un qui lui ressemblait beaucoup, mais je ne me rappelle pas son nom. Je me demande si ce pourrait être lui.
Le contrôleur leva le nez de sa petite excavation.
— J’ai parlé à des dizaines de gens, ce jour-là : des amis, des connaissances, des inconnus.
Il rompit un morceau de brique sèche, examina la paille à l’intérieur, puis hocha la tête avec satisfaction.
— Le toit paraît intact. J’enverrai un couvreur combler les trous et replâtrer, et tout sera comme neuf.
Alors qu’ils retournaient vers l’échelle, Bak persévéra :
— Vraiment, tu ne te souviens pas de cet homme roux ? Si je le rencontre pendant la fête, j’aimerais être à même de l’appeler par son nom.
— Je n’ai aucune idée de qui cela peut être. Comment pourrais-je me rappeler un homme en particulier ?
Disait-il vrai ? Bak l’appréciait et le croyait honnête – du moins, il l’espérait. Cependant, il ne pouvait se leurrer. Nebamon, de par sa fonction, pouvait accéder sans restriction à son groupe d’entrepôts et aurait moins attiré l’attention que Meri-amon. De plus, il se chargeait non seulement de conserver les objets, mais de les recevoir d’horizons lointains, puis de les répartir. Où ? Amonked ne l’avait pas indiqué.
Bak quitta la jolie cour pavée de calcaire qui précédait Ipet-isout et marcha vers le sud, vers la grande porte que l’on n’avait pas fini d’édifier. Au soleil, le pavage était brûlant ; il en ressentait la chaleur à travers la semelle de ses sandales. Franchissant le portail, il s’arrêta au bas des rampes de construction et regarda, plus loin près de l’allée processionnelle, le premier sanctuaire de la barque. Deux jours plus tôt, il se tenait là-bas avec ses hommes, attendant les deux souverains et la triade sacrée.
Les tourelles de la porte inachevée paraissaient abandonnées – les ouvriers avaient été libérés afin de profiter de la fête. Une bande de gamins, dont aucun n’avait plus de dix ans, tirait un grand traîneau vide sur la rampe bâtie contre la tour est. L’un d’eux lançait des ordres, feignant d’être un chef d’équipe et frappant sa cuisse avec un bout de branche, tel un bâton de commandement. Les autres s’employaient de toutes leurs forces à hisser le lourd traîneau. Bak n’osait imaginer ce qu’ils comptaient en faire une fois en haut.
Il décida de gravir la rampe ouest, vide excepté un traîneau chargé de pierres de revêtement. Personne ne pouvant lui reprocher de gêner le travail, il monta jusqu’au sommet, d’où il aurait une vue panoramique sur la partie sud de la ville.
La pente n’était pas raide et bientôt il atteignit son but. Comme il s’y attendait, une scène magnifique s’étendait sous ses yeux. Après avoir dépassé le premier sanctuaire de la barque, l’allée processionnelle s’incurvait vers l’occident pour contourner le petit temple de Mout, puis repartait vers le sud pour rejoindre Ipet-resyt. Sur la plus grande partie du trajet, des bâtiments se pressaient contre les bandes d’herbe piétinées qui bordaient la large chaussée. L’océan de toits blancs se mouchetait çà et là de brun foncé – couleur des maisons non peintes – et d’îlots vert cendré formés par des arbres. Une foule considérable s’était amassée au-delà du temple de Mout pour regarder une procession.
Bak adressa un signe amical aux garçons, qui s’étaient arrêtés pour se reposer, puis passa du côté ouest de la rampe, d’où il contempla le quartier d’habitations, à l’extérieur de la petite porte qu’Amonked et lui avaient empruntée pour se rendre à l’entrepôt. On voyait peu de gens dans les rues ; la journée était trop chaude. Soudain, un homme aux cheveux roux sortit du domaine sacré. Prenant la direction de la rampe où se trouvait Bak, il parcourut la ruelle au pied de l’enceinte.
Le policier distinguait mal son visage, mais les cheveux frisés étaient de la couleur dont il se souvenait. Il dévala la rampe, fonça dans la ruelle parallèle et rebroussa chemin vers l’enceinte. L’homme roux apparut au coin de la rue. Il découvrit Bak, fit demi-tour et repartit en sens inverse. Bak tourna à l’angle et le vit bifurquer dans un passage qui s’évanouissait entre les groupes d’habitations. Le lieutenant se précipita à temps pour l’apercevoir alors qu’il s’engouffrait dans une rue adjacente. Il le poursuivit. L’homme plongea dans une ruelle plus étroite, puis une autre et une autre encore, zigzaguant entre les maisons qui se ressemblaient toutes. Chaque fois que Bak le perdait de vue, l’écho de ses pas et parfois l’aboiement d’un chien sur le qui-vive le guidaient.
L’homme roux était rapide et connaissait bien cette partie de la ville. Il conservait son avance tout en tournant sans cesse. Quelle distance avaient-ils parcourue ainsi ? Bak n’en avait aucune idée, mais il commençait à s’essouffler quand son gibier jaillit entre les blocs de construction et grimpa sur la pente herbue qui bordait l’allée processionnelle. Un dernier effort l’entraîna parmi la multitude que Bak avait distinguée du sommet de la rampe.
Dans sa concentration, il ne remarqua pas tout de suite que la procession se composait d’animaux exotiques. Le public, nombreux, comptait beaucoup d’enfants bruyants, aux yeux écarquillés, au milieu d’adultes tout aussi fascinés. Le fugitif avait su en tirer parti ; ses cheveux éclatants s’étaient fondus dans les bannières colorées brandies par les jeunes spectateurs. Bak le perdit de vue.
Il s’arrêta devant une baraque, autant pour reprendre son souffle que pour s’acheter une cruche de bière. Il but l’épais liquide tout en emboîtant le pas à la procession, scrutant toujours la foule. Son regard revenait souvent sur les bêtes qui paradaient le long de la chaussée, sans doute les plus dociles d’entre toutes celles qu’Hatchepsout tenait enfermées dans son zoo, à l’intérieur du domaine royal. Sauf en de rares occasions, seuls quelques privilégiés pouvaient les admirer.
Un vieux lion à la crinière noire occupait la place d’honneur. Derrière lui, deux porteurs vêtus de la tenue chamarrée en usage dans le sud de Kouch[19] exhibaient une lionne et un léopard en cage, qui avaient fort bien pu transiter par Bouhen. Une hyène en laisse, munie d’une muselière, menait un défilé de babouins, d’antilopes et de gazelles, chacun accompagné de son propre gardien. Bak vit passer quelques oiseaux en cage, qui avaient survécu par miracle à un long voyage. Enfin, occupant la seconde place d’honneur, venait un ours des terres du Nord, conduit par un habitant du Mitanni[20].
Bak comprit que l’homme roux lui avait échappé. N’étant pas du genre à s’avouer vaincu, il retourna au domaine sacré.
Le scribe maigre, dont les cheveux d’un blanc terne retombaient comme des baguettes derrière ses oreilles, trempa l’extrémité de son calame dans une coupelle d’eau et l’agita pour la débarrasser de l’encre noire.
— Non, lieutenant, je ne crois pas le connaître. Ta description n’est pas des plus…
Il laissa la phrase en suspens, le silence soulignant mieux que des mots qu’un tel signalement pouvait s’appliquer à presque n’importe quel homme aux cheveux roux. Bak en avait bien conscience. Il avait vu son suspect de trop loin pour le décrire comme il convenait.
— Connais-tu tous les hommes roux qui travaillent dans le domaine sacré ?
De la pointe de son calame humide, le scribe effleura un pain d’encre rouge puis traça un trait mince, faisant comprendre à Bak qu’il était très pris et devait pour suivre sa besogne.
— Pas tous, répondit-il enfin, mais je peux t’indiquer où tu en trouveras un ou deux.
Bak entra dans une vaste salle à colonnes. Une lumière abondante, déversée par de hautes fenêtres, éclairait plus de vingt scribes accroupis sur des nattes de jonc, qui écrivaient sous le regard perçant de leur surveillant. Vers l’avant, un adolescent avait une chevelure flamboyante. Bouclée, mais pas frisée. Un examen plus attentif révéla un corps d’une blancheur laiteuse à force de passer la plus grande partie du temps à l’intérieur. Celui que cherchait Bak avait la peau brunie d’un homme habitué au soleil.
— Essaie Djeserseneb, suggéra le jeune garçon quand Bak lui eut expliqué sa mission. Ses cheveux évoquent la couleur de la grenade. Tu le trouveras à l’atelier d’orfèvrerie.
L’homme qu’il traquait avait-il les cheveux de la couleur du fruit succulent ? Bak ne l’aurait pas définie ainsi, mais chacun percevait les choses à sa façon.
— Roï pourrait être celui que tu décris.
Le forgeron musclé, dont les cheveux rappelaient vraiment la couleur de la grenade et étaient aussi raides que le mince fil d’or façonné par son voisin, prit le temps d’ajuster ses pinces autour d’un petit récipient à bec. Certain de ne pas lâcher prise, il versa un filet d’or en fusion dans un moule posé par terre devant lui, puis précisa :
— C’est un garde qui veille sur les oies sacrées. À peu près vers cette heure-ci, on ouvre le tunnel et on laisse les oiseaux s’ébattre dans l’eau. Tu le trouveras au bord du lac.
Un garde… Cela semblait plausible. L’homme roux qu’il avait suivi paraissait bien découplé et rompu à l’exercice physique.
Les cheveux du garde, décolorés par le soleil, évoquaient de la paille sèche. À dix pas, ils auraient pu passer pour bruns.
— On dirait Dedou le savetier, déclara Roï. Tu le trouveras dans un petit atelier derrière la Maison de Vie.
— C’est ainsi que se sont déroulées mes recherches, résuma Bak, assis sur un tabouret à l’ombre de l’auvent que ses hommes avaient dressé sur le toit de leur logis avant d’aller prendre part aux festivités. Je suis sûr d’avoir rencontré tous les roux qui travaillent à l’intérieur de l’enceinte sacrée. Celui que Meri-amon prétend ne pas connaître ne se trouvait pas parmi eux.
— Mais alors, où se cache-t-il ? demanda Kasaya.
Le silence qui suivit était rempli de pépiements d’oiseaux, de rires d’enfants et d’éclats de voix. Hori contempla avec tristesse les rouleaux déployés sur le toit et maintenus en place par des pierres.
— Notre journée a été mieux employée, mais dire qu’on a appris quoi que ce soit serait exagéré.
Bak quitta l’auvent pour passer dans chacune des allées étroites délimitées par les documents. Rê, au-dessus d’un pic surplombant la partie occidentale de Ouaset, prodiguait encore sa lumière. Un grand nombre de papyrus étaient dans l’état auquel il s’attendait depuis le tri initial d’Hori : intacts, ou endommagés sur les bords. Les autres, ceux qu’il n’aurait jamais cru qu’on puisse dérouler, correspondaient à divers stades de dégradation. Quelques grands fragments subsistaient. Pour ce qui était du reste, des morceaux de tailles décroissantes avaient été sauvés, et même des petits bouts aux contours calcinés.
Bak poussa un sifflement.
— Je m’étonne que tu en aies récupéré autant.
— C’est Kasaya qu’il nous faut remercier, lieutenant, dit Hori d’un air radieux. Il a la patience du chacal. Il lui est arrivé de passer une heure sur un papyrus brûlé pour le dérouler peu à peu. On aurait juré que tout le document était perdu, mais tôt ou tard il trouvait à l’intérieur quelque chose de lisible.
Bak sourit avec approbation au jeune Medjai, dont les mains semblaient trop grosses pour cet effort délicat.
— Vous avez bien travaillé, tous les deux. Je n’aurais pu en demander davantage.
Hori et Kasaya échangèrent un sourire ravi.
— On a jugé que si le meurtrier d’Ouserhet souhaitait dissimuler des vols commis contre Amon, il avait jeté dans les flammes tous les documents compromettants. Dans ce cas, les plus brûlés seraient les plus utiles.
— Tu sais ce qu’il vous reste à faire, dit Bak, en parcourant des yeux les rouleaux déployés.
— Tâcher de découvrir ce que volait le coupable.
— Doit-on se concentrer sur les objets qui passaient entre les mains de Meri-amon ? demanda Kasaya.
Bak soupesa cette idée, puis secoua la tête.
— Non. Laissons faire le hasard. S’il a volé, les signes de son forfait devraient apparaître d’eux-mêmes.
— Mais, lieutenant, remarqua Hori, perplexe, tu nous as dit que l’homme roux s’était sauvé dès qu’il t’avait vu. Cela n’indique-t-il pas qu’il est coupable ?
— Coupable, oui, mais nous ne savons pas encore de quoi. En outre, la faute de l’un n’est pas nécessairement celle de l’autre, et le fait que Meri-amon ait menti en feignant de ne pas le connaître n’implique pas pour autant que tous deux soient des voleurs.
— Comment peut-on t’aider, chef ? demanda le sergent Pachenouro, qui se servit une part généreuse de ragoût d’agneau. Aucun de nous ne sait lire. Pourtant, on aimerait bien se rendre utiles.
Bak rompit un morceau de la miche ronde et pointue, si récemment sortie du moule de cuisson qu’elle brûlait encore un peu les doigts.
— Ne t’inquiète pas, sergent. Quand j’aurai besoin d’aide, je ferai appel à toi. Pour le moment, laisse les hommes s’amuser. La fête ne durera pas éternellement et, lorsqu’elle prendra fin, nous partirons pour Mennoufer. Amon seul sait quand ils auront à nouveau le temps de se détendre.
Le sergent Psouro, un Medjai trapu dont le visage conservait les cicatrices d’une maladie infantile, croqua un oignon nouveau.
— Tu n’as pas l’air de craindre que ton enquête puisse échouer.
— Plus j’en apprends, et plus l’affaire paraît simple. On l’a assassiné parce qu’il avait découvert des irrégularités dans les entrepôts d’Amon. Le tout est de savoir de quoi au juste il s’agissait – des vols, sans doute – et de démasquer le coupable.
La cour était éclairée par une seule torche fixée au mur. Les deux hommes de faction jouaient aux osselets avec un manque d’enthousiasme évident, après une longue journée de libations. Une ombre profonde tombait autour d’eux, de Bak et de ses sergents, accentuant le rougeoiement sporadique des braises sous la marmite. Le chien d’Hori, couché contre une rangée de gargoulettes, ronflait et tressaillait.
Un petit garçon passa le portail donnant sur la rue.
— Lieutenant Bak ?
— Je suis Bak.
— J’ai un message pour toi.
L’enfant parla vite, enchaînant les phrases dans sa hâte à transmettre ce qu’il avait à dire.
— Un nommé Amonked désire te voir. Il te prie de le retrouver devant un grenier à grain près du port. Sur-le-champ. Je dois t’y conduire.
Les trois hommes se regardèrent, leur curiosité réveillée.
— On t’accompagne, mon lieutenant ? interrogea Psouro.
— Comment était cet homme ? demanda Bak au garçon.
Celui-ci haussa les épaules.
— Il ressemblait à un scribe.
— Amonked n’aurait-il pas envoyé un message écrit ? remarqua Psouro.
— Il n’en avait peut-être ni le temps ni le moyen.
Bak ramassa son bâton et se leva.
— Je crois que nous donnons trop d’importance à une simple convocation. Je renverrai le gamin une fois arrivé. Si je ne suis pas de retour quand la lune sera levée, il vous conduira à moi.
Le bâtiment ressemblait à tous les autres entrepôts bordant le fleuve, surtout dans le noir, et la porte entrouverte devant laquelle ils s’arrêtèrent donnait sur une réserve comme il en existait d’innombrables dans ce quartier. Une forte odeur de grain les accueillit, faisant éternuer Bak. Il poussa la porte et jeta un coup d’œil à l’intérieur, s’attendant à voir de la lumière, ne trouvant rien que les ténèbres et le silence.
Amonked n’était pas là. Déçu, le lieutenant se retourna. L’enfant était déjà au milieu de la rue et courait à toutes jambes. Il se tramait quelque chose !
Bak perçut un mouvement derrière lui et allait faire volte-face quand un objet dur s’abattit sur sa tête. Ses jambes se dérobèrent et le monde devint noir.